Le célibat est tendance

Écrit par Ignacio Aréchaga le .

Certains ont été surpris, pour ne pas dire déçus, en voyant que le document publié par le pape François à l’issue du synode des évêques sur l’Amazonie ne comportait aucune référence au thème qui a le plus capté l’attention des médias : la possibilité d’ordonner des hommes mariés.

 

Le silence est d’autant plus éloquent que la possibilité figurait déjà dans le document préparatoire au synode comme thème d’étude et avait été appuyé par une majorité pendant le synode. En réalité, nous savions tous que la question transcendantale n’était pas de savoir qui allait marier les indiens yanomamis mais bien s’il y aurait une brèche dans le célibat sacerdotal de l’Eglise latine. Car si une solution de ce type était valable pour l’Amazone, pourquoi ne le serait-elle pas pour l’Europe, où les incendies de la sécularisation ont laissé derrière eux une terre brûlée et pauvre en vocations ?

Il est frappant que des gens très éloignés de l’Eglise, et même qui y sont hostiles, mènent une sorte de croisade contre le célibat sacerdotal, comme s’il en allait de leur propre liberté. Une société qui se dit ouverte à toute sorte de variantes sexuelles se montre étrangement intolérante à cette option. Il semble que l’abstinence sexuelle d’autrui est une décision par trop énigmatique, qui crispe les nerfs de certains. Et donc l’aspiration de trouver au prêtre une partenaire possède une touche progressiste et libératrice.

Et pourtant j’observe que le dernier cri de la libération sexuelle consiste à s’affranchir de la nécessité de vivre en couple. C’est du moins une option respectée et appréciée dans les médias progressistes. Il est vrai que cette nouvelle tendance « célibataire et heureuse » se réfère surtout à des femmes, car on sait bien que parmi les hommes ce type de personnage est monnaie courante, et que, le plus souvent, il ne s’agit pas d’enfants de chœur. La nouvelle opinion positive du statut de célibataire est sans doute liée aussi au souci de souligner l’indépendance de la femme, qui n’aurait plus besoin aujourd’hui de chercher un homme et de lui plaire, et qui pourrait se centrer sur ses propres aspirations.

Toute tendance a besoin du visage de quelques célébrités qui l’approuvent et la justifient. C’est ainsi que nous avons Emma Watson qui depuis la tribune de Vogue proclame qu’elle a déjà cessé de se sentir « préoccupée et angoissée » en abordant les 30 ans sans mari ni enfants. Elle n’accorde déjà plus d’attention aux messages subliminaux lui demandant ce qu’elle attend. Aujourd’hui elle se sent « très heureuse d’être célibataire » ou, comme elle dit, « self-partnered », c'est-à-dire plus ou moins en parcourant la vie main dans la main avec elle-même. Je ne connais pas la trajectoire sentimentale de l’actrice et je ne sais donc pas si cette situation est le fruit de quelque déception amoureuse ou d’un célibat optionnel transitoire. Mais je peux dire qu’elle n’est pas seule dans le cas.

Selon un reportage du Guardian, un bon nombre de stars sont tombées amoureuses de la vie single. Depuis l’étoile pop Selena Gomez, qui a laissé tomber Justin Bieber il y a deux ans, en passant par des chanteuses comme Ariana Grande ou Lizzo, qui assure « ne pas être préoccupée de porter un anneau à son doigt », ou des écrivains comme Abi Jackson qui déclare que « le fait de te centrer sur ce que tu peux gagner en étant célibataire et pas sur ce que tu peux perdre est terriblement autonomisant ». Dommage que Bridget Jones ne le sache pas, car elle se serait épargné beaucoup de soucis et elle se serait sentie une femme « autonomisée ».

Certaines, comme le confesse Catherine Gray, auteur de The Unexpected Joy of Being Single, ont abandonné l’addiction au cliché de l’amour romantique pour la fierté de la vie célibataire, convaincues de ce que leur vie peut être heureuse, quelle que soit la durée de cet état. Elles ont même osé ranger le sexe au placard, dans un engagement volontaire à être chastes. Gray raconte qu’après des années de relations avec différents hommes, elle a embrassé l’abstinence pendant un an. Et bien que la suppression d’applications de rencontres ait été comme « l’abandon d’une drogue », le célibat s’est avéré « un grand soulagement ». L’actrice Eleanor Conway a fait de même pendant dix mois. « A ma grande surprise, dit-elle, cela m’a beaucoup reposé. J’ai cessé de voir les hommes comme des objets sexuels et les femmes comme des concurrentes ».

D’autres ont dû se battre pour que leurs parents respectent leur décision de ne pas se marier et comprennent qu’ils menaient une vie heureuse. Il ne faut pas exclure la possibilité que certaines ont jeté l’éponge, lassées de chercher l’homme de leurs rêves. Il y a de tout, mais la stigmatisation de ceux qui restent seuls, sans cultiver une « relation », semble en voie de disparaître. Le New York Times lui-même note que, malgré le nombre croissant d’applications de rencontres, beaucoup de femmes prennent leur distance par rapport à ce jeu. « Au lieu de déprimer à cause de leur solitude ou de tenter éperdument de trouver un partenaire dans un délai déterminé, elles déclarent se sentir heureuses sans se marier et trouvent leur consolation en vivant seules ».

Donner un sens à sa vie

Il est certain que la société suppose qu’il faut être marié ou vivre en couple, au risque de compliquer les choses à l’heure d’assister à des événements ou d’organiser les vacances. C’est pourquoi, le fait que la revalorisation de l’état de célibataire ouvre de nouvelles perspectives de relations sociales est un phénomène positif. Ne pas chercher à tout prix un compagnon peut aussi constituer parfois une manière d’abandonner une relation toxique, car il vaut mieux être seul que mal accompagné ; ou de se centrer pour un temps sur la carrière professionnelle ; ou de donner la priorité à une tâche de volontariat ou à un engagement social ou religieux.

Mais en même temps, dans cet encensement de l’état célibataire par la presse libérale, l’alternative réside souvent dans une vie repliée sur elle-même, avec un seul jouet, le moi. Ainsi, tu as plus de temps pour toi. Tu décides sans consulter personne. Tu ne dois pas te sacrifier pour plaire à un autre. Tu es plus libre dans tes options professionnelles. Tu ne dois pas t’adapter aux goûts d’autrui. Certaines justifications frôlent le narcissisme, comme lorsqu’on soutient que « l’important est de maintenir une relation positive avec soi-même » ou que l’avantage d’être célibataire est le fait que « tu peux centrer toute ton énergie et toute ton attention sur toi-même ». Mais, même si quelqu’un a un grand monde intérieur — ce qui n’est pas très fréquent —, l’habitude de tourner si souvent autour de soi-même parviendra difficilement à ne pas produire la lassitude. Et l’on comprend aisément qu’adopter cette perspective mène aussi à l’échec garanti dans la vie conjugale.

C’est aussi une attitude peu conforme à la tendance féminine naturelle de prendre soin des autres. Car ce qui peut donner du sens à la vie, tant pour une personne mariée que pour une célibataire, c’est de sortir de soi-même pour déployer toutes ses potentialités au service des autres, que ce soit en famille ou dans le cercle social.

Et c’est peut-être pour cela qu’il est difficile de comprendre le célibat pour des motifs religieux ou de percevoir que cela n’a pas grand-chose à voir avec l’éloge du profil single. Benoît XVI l’a fait observer un jour en remarquant que ce scandale moderne face au célibat sacerdotal peut surprendre dans un monde où il est chaque fois plus « tendance » de ne pas se marier. « Ce ‟célibat moderne”, disait-il, est un ‟non” au lien, un ‟non” à ce qui est définitif, une volonté d’avoir sa vie seulement pour soi. Tandis que le célibat est précisément le contraire : c’est un ‟oui” définitif, c’est se laisser prendre la main par Dieu, s’abandonner dans les mains du Seigneur ». C’est un témoignage de ce que « Dieu seul suffit », et pas de ce que « je me suffis à moi-même ». Cela implique également l’engagement de dédier sa vie au service des autres, dans l’Eglise et dans la société.

Quand on perd de vue ce sens du célibat, cette option devient incompréhensible. On voit d’un œil sceptique la possibilité que Dieu puisse combler un cœur tandis qu’on admet qu’une femme le comblerait totalement et pour toujours. Il semble aujourd’hui qu’une femme aussi peut être heureuse sans compagnon. Peut-être que ce nouveau regard sur la femme célibataire peut aider à comprendre l’option des hommes et des femmes qui ont choisi le célibat pour des motifs religieux.

Ignacio Aréchaga est l’ancien directeur de l’agence Aceprensa. Source : https://elsonar.aceprensa.com/solteras-y-contentas/. Ce texte a été traduit de l’espagnol par Stéphane Seminckx.

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