Comprendre le monde contemporain (8/10)

Jacques Leirens | Publié le .

« Ethique et postmodernité » est le huitième d’une série de dix articles. Dans ces textes, différents auteurs tentent une réflexion sur les idées qui configurent le monde actuel de la philosophie, de la science et de la culture, sur les principes qui orientent aujourd’hui notre manière de voir et d’agir. Ils s’interrogent aussi sur les atouts et les défis du message chrétien dans une culture postmoderne.

 

« Chacun fait ce qui lui plaît. » « Chacun est libre de vivre comme il le veut. » « Qui suis-je pour juger la vie des autres ? » Avec ce genre de formules, courantes dans la société postmoderne, tout semble dit. Ce n’est pas la peine d’insister. Mais alors ? Y a-t-il encore moyen de se mettre d’accord sur une morale commune ? Ou de proposer des valeurs éthiques qui dépassent nos intérêts particuliers ?

1. Relativisme éthique et relativisme culturel

Le relativisme est une attitude sceptique — plus ou moins réfléchie — par rapport à la vérité. Celle-ci serait impossible à connaître objectivement, parce que liée au contexte culturel et historique dans lequel nous vivons. De là au « relativisme éthique », il n’y a qu’un pas. Ses défenseurs prétendent qu’il est impossible d’établir objectivement la véracité d’un jugement moral. Les jugements moraux ne seraient que des opinions, qui sont, comme toutes les opinions, le reflet de la culture, de l’époque ou de notre situation personnelle. Et pour fonder nos jugements moraux, il n’y aurait pas vraiment de valeurs objectives ou universelles, et certainement pas de valeurs absolues.

Evidemment, les mœurs et les coutumes varient au gré des cultures et des époques. Si le relativisme éthique se limitait à ce genre d’affirmations, il ne ferait qu’enfoncer une porte ouverte. Mais, il va bien plus loin : il nie l’existence de vérités morales objectives et universelles ; il ne distingue pas, dans les mœurs, ce qui est circonstanciel de ce qui est objectif et universel. Or, si pas mal d’attitudes morales dépendent du contexte, il reste au fond de la conscience humaine des vérités morales objectives, communes aux cultures de tous les temps.

Un exemple. Ces cinquante dernières années, dans nos contrées, la tendance vestimentaire a considérablement réduit la surface de tissu dont nous recouvrons nos corps. Il est évident que, dans la mode, le nombre de centimètres carrés — disons — d’une jupe est sujet à évolution. Mais, indépendamment de la mode et de la culture, demeure une réaction de pudeur, qui correspond à une exigence morale objective, celle de protéger notre intimité contre les regards déplacés. Pour le relativiste, la pudeur serait un sentiment sans aucune valeur morale objective et exclusivement lié au contexte.

2. L’impératif de la tolérance et la liberté

Pour l’homme postmoderne, le relativisme éthique et l’impératif de la tolérance constituent les conditions indispensables pour préserver sa liberté. Chacun a le droit d’organiser sa vie comme il l’entend (en évitant d’entraver la liberté d’autrui, bien sûr). Ainsi la liberté est prônée comme valeur suprême, à protéger à tout prix, d’autant plus qu’avec ma liberté, c’est mon authenticité qui est en jeu : je dois pouvoir jouir de la liberté nécessaire pour être moi-même. L’autoréalisation, réaliser mon « moi » original et authentique, voilà l’enjeu moral ! Je dois pouvoir vivre ma vie à ma manière, et pas selon des exigences externes. Sinon je rate ma vie. Je ne trouve pas mon modèle de vie en-dehors de moi, mais uniquement à l’intérieur de moi. La seule justification de mes choix, c’est qu’ils émanent de moi. Bref, « c’est le choix qui confère de la valeur » (Charles Taylor). Et la vérité morale ? Et les valeurs universelles ? Cela n’importe plus.

3. Une boussole morale ?

Nier la validité des jugements moraux fondés sur les valeurs universelles est insoutenable. On peut s’en rendre compte en questionnant l’impératif de tolérance, défendu par le relativisme de manière acharnée. Faut-il rester tolérant face à la discrimination des femmes, à la polygamie, à la pédophilie et aux graves injustices sociales ? Et que penser du cannibalisme ou de l’esclavage d’antan ? Simples phénomènes culturels, qu’il est interdit de juger ? De deux choses l’une. Soit le défenseur du relativisme s’obstine à être tolérant, toujours et partout, mais alors son impératif devient absolu, ce qu’il rejette ; soit il admet que la tolérance a des limites, mais alors il devra utiliser des critères pour distinguer le tolérable de l’intolérable.

La première option — postuler l’impératif de la tolérance comme un absolu moral — est absurde pour tout « relativiste » qui se respecte. Il ne reste donc que la seconde option, à savoir reconnaître l’existence de critères pour discerner le bien fondé d’une attitude tolérante ou de justifier une attitude intolérante. Bref, il y a des normes pour distinguer le juste de l’injuste ! Et faire appel à des critères pour distinguer le juste de l’injuste, c’est faire un jugement moral. Mais, ces règles ou principes moraux, sont-ils universels ?

Certains défenseurs du relativisme sont prêts à admettre l’existence de quelques principes moraux universels, qui orientent notre vie à la manière d’une boussole, qui se limite à indiquer le nord. Ce « nord » correspond par exemple à la règle d’or de la morale, qu’on retrouve dans la plupart des traditions culturelles : « ne fais à personne ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse ». Un « relativiste » peut se rendre à cette évidence. Mais qu’il existe une sorte de GPS moral, qui nous oriente dans chaque situation à partir de critères objectifs, il lui en coûte de l’accepter.

4. Un GPS moral intégré ?

Et pourtant, l’image du GPS, bien qu’imparfaite, aide à comprendre ce qu’à la suite des stoïciens, on appelle « loi morale naturelle ». Celle-ci est comparable à un GPS intégré dans notre esprit comme un programme élémentaire d’orientation qui attend l’occasion de se développer et de se perfectionner par l’usage de notre raison. D’une voix discrète, notre GPS ne s’impose pas, au risque de ne pas être entendu, mais ses intuitions sont lumineuses. Grâce à lui, nous avons vite fait de découvrir les grands axes du réseau routier et de nous familiariser avec eux. S’orienter sur les routes secondaires, par contre, est moins évident : un plan détaillé n’est pas disponible et on s’y perd parfois. Mais notre GPS intégré s’affine avec le temps et l’expérience, grâce au travail de la raison, et finit même par s’y retrouver sur les petits chemins de campagne. Les seuls vrais problèmes qui peuvent survenir sont : un programme mal installé, les bugs, et surtout, l’utilisateur assourdi par la radio.

Ainsi la loi naturelle est comme une voix intérieure ou une lumière intellectuelle, qui, dès l’éveil de la raison, nous fait découvrir les premiers principes moraux (« les grands axes »), par exemple le principe de la justice : « il faut donner à chacun son dû ». Les normes morales secondaires, par contre, sont moins évidentes : elles ne sont pas disponibles comme du « prêt à se comporter », il faut un minimum de réflexion pour les déduire des premiers principes. Certaines de ces normes sont facilement déductibles, par exemple, la prohibition du vol et du meurtre d’un innocent : il suffit d’un peu de réflexion pour les déduire du principe de la justice, la propriété privée et la vie d’autrui étant le dû réclamé par la justice. D’autres normes sont moins faciles à déduire et demandent une réflexion plus laborieuse. En plus, cette réflexion peut être entravée par une mauvaise éducation (« mauvaise installation »), des vices personnels (les « bugs ») ou l’ambiance sociale (la « radio »).

Bref, les normes de conduites « secondaires » ne sont pas évidentes à découvrir, elles requièrent un certain effort, mais elles sont universellement reconnues par les personnes qui s’en donnent la peine.

5. « Revisiter » la loi morale naturelle

La loi morale naturelle n’est donc pas un ensemble de règles qui s’imposent a priori au sujet moral. Elle a été présentée ainsi par ses détracteurs. Et les malentendus se sont accumulés dans la mesure où ses défenseurs malhabiles ont justifié par la loi naturelle des positions qui, par la suite, sont apparues conditionnées par le contexte historique. Nous insistons, il s’agit encore et toujours de bien distinguer ce qui est purement circonstanciel de ce qui est fondamental et universel. La peine de mort, par exemple, se justifie difficilement aujourd’hui, mais elle pouvait être légitime jadis, quand les circonstances n’offraient pas d’autre moyen à la société pour se défendre contre des criminels dangereux.

Il convient donc de « revisiter » la loi morale naturelle. Plutôt qu’un ensemble de règles, elle est une « source d’inspiration objective » pour nos jugements moraux (cf. le document de la Commission Théologique Internationale, A la recherche d’une éthique universelle, 2009, commenté dans didoc). En tant que telle, elle ne sera jamais dépassée. Tout homme, de n’importe quelle époque, race ou culture, en fait l’expérience, plus ou moins consciente. Quant à la théorie de la loi morale naturelle, déjà Platon et Aristote en avaient une idée. Plus tard les stoïciens en ont forgé le concept. Et innombrables sont les cultures et les traditions qui reconnaissent l’existence de principes moraux universels qui sont appelés par la nature même de l’homme. En contemplant l’univers, dont il fait partie, l’homme découvre une sagesse immanente. Et en se contemplant lui-même, il découvre que lui aussi est porteur d’un message rationnel, qu’il est capable de déchiffrer, qui l’aide à s’intégrer dans cet univers qui le dépasse, et qui donne un sens à sa vie.

6. Conclusions

La pensée postmoderne nous rend plus sensibles aux différences culturelles, plus compréhensifs pour ceux qui ont un autre mode de vie et plus enclins à prendre en compte les circonstances de vie de chacun pour mieux juger sa responsabilité morale. Ces avancées ne signifient pas pour autant qu'il faille prêcher une sorte d’indifférentisme moral, au nom d’un principe universel de tolérance. La loi naturelle bien comprise est garante d’une vraie liberté, en harmonisant les principes universels avec le jugement concret posé dans chaque situation particulière.

Jacques Leirens est prêtre, Docteur en Médecine et en Philosophie.