La spiritualité conjugale selon Jean-Paul II

Écrit par Stéphane Seminckx le .


De 1979 à 1984, le pape Jean-Paul II, au cours de 129 audiences, a exposé sa « théologie du corps ». Dans le livre « La spiritualité conjugale selon Jean-Paul II » (Presses de la Renaissance, Paris 2010), Yves Semen, docteur en philosophie, marié et père de huit enfants, se propose de rendre accessible à un large public cette doctrine, qui est splendide, mais dont la lecture est souvent ardue.

Le livre contient deux parties. L’auteur présente d’abord treize « esquisses » où il décrit les thèmes principaux de l’enseignement de Jean-Paul II sur la spiritualité conjugale. Dans une seconde partie, plus brève, il offre un résumé des 129 audiences du pape sur la « théologie du corps ».

Le texte se lit avec plaisir. La langue est soignée. Les esquisses offrent l’occasion à l’auteur de se livrer à certains développements et de tirer des conséquences souvent très réalistes et pertinentes à partir des enseignements du pape. On sent qu’Yves Semen a beaucoup médité la doctrine de Jean-Paul II et qu’il l’a confrontée à sa situation d’homme marié.

C’est ainsi qu’il parle de sujets comme le mariage en tant que vocation, du don et du pardon, de la « liturgie des corps », des croix et des peines qu’on peut rencontrer dans la vie conjugale, des maturations de l’amour, de l’Eucharistie comme mystère nuptial, etc.

Certains passages méritent, à mon sens, quelques précisions.

La nudité des âmes

Dans la quatrième esquisse, qui traite de « L’humilité de l’incarnation », Yves Semen parle de la « nudité des âmes », c’est-à-dire de la nécessité d’une parfaite communion des cœurs, garantie de la signification conjugale de l’union des corps. Pour l’auteur, cette communion exige d’offrir à l’autre « une totale vulnérabilité et transparence » (p. 76) et d’« accepter de dire le plus intime de sa communion à Dieu dans une vie spirituelle vécue à deux » (p. 78). A un certain moment, on a aussi l’impression que les conjoints ne peuvent pas prier l’un sans l’autre (p. 77).

Il est certain que, dans le mariage, les époux sont appelés à la communion, et que celle-ci suppose une véritable communion des cœurs, comme fruit du don réciproque. Mais ce don suppose aussi qu’on offre à l’autre le respect pour ce qu’il est : la communion est une unité dans la diversité, comme dans la Trinité, où il y a un seul Dieu en trois Personnes, qui se distinguent l’une de l’autre précisément parce que l’une est le Père, l’autre le Fils et la troisième le Saint-Esprit. L’union n’est jamais le résultat d’une fusion, encore moins d’une absorption de l’un dans l’autre.

C’est pourquoi la communion sait aussi respecter l’autonomie de l’autre, sa sensibilité, sa culture, ses goûts, l’intimité de sa conscience — « le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu » (Gaudium et Spes 16) —, sa propre vie intérieure, qui, pour une part, est incommunicable (sans parler de sa propre religion, si le conjoint n’est pas catholique). Prier ensemble, dans le couple et avec les enfants, est nécessaire, mais n’exclut pas du tout le seul à seul avec Dieu.

Par ailleurs, lorsque Jean-Paul II parle de « spiritualité conjugale », il se réfère à la théologie du corps, qui révèle le plan de Dieu sur l’amour humain, et à la « vie dans l’Esprit » qui permet de redécouvrir et de vivre ce plan. Dans le langage courant, le mot « spiritualité » recouvre aussi une autre notion, à savoir un chemin spécifique de vie chrétienne, comme lorsqu’on parle de la spiritualité franciscaine, ignacienne, ou de celle de tel mouvement ou institution d’Eglise. Dans cette perspective, rien n’empêche que les conjoints vivent chacun une spiritualité différente, tout en étant tous les deux profondément enracinés dans la « spiritualité conjugale », c’est-à-dire une profonde vision chrétienne du mariage, telle qu’exposée par Jean-Paul II (cf. aussi le Code de Droit Canon, c. 214).

Enfin, n’oublions pas que, même dans le mariage, il y a aussi des choses qu’il vaut mieux ne pas se dire, parce qu’elles peuvent blesser l’amour : certaines pensées qui ont pu traverser notre esprit, certains désirs ou impulsions qu’on a pu éprouver, certaines tentations qu’on a dû affronter, par exemple contre la fidélité. Dans le mariage, la totalité du don de soi ne se ramène pas à livrer sans discernement tout ce qui peut passer par notre tête et notre cœur.

« L’adultère dans le cœur »

Dans ses audiences sur la « théologie du corps », Jean-Paul II accorde une importance particulière à ce passage de l’Evangile : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu ne commettras pas l’adultère. Et moi, je vous dis : Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà, dans son cœur, commis l’adultère avec elle » (Mt 5, 27-28).

Le pape y découvre que le cœur est le lieu du combat entre l’amour et la concupiscence, celle-ci tendant à déformer la signification conjugale du corps, en réduisant l’autre à un objet sexuel.

Dans sa cinquième esquisse, intitulée « Les subtilités de l’adultère », Yves Semen va plus loin : « on peut considérer également comme adultère intérieur l’affection trop exclusive consentie aux enfants au détriment de celle qui n’est due qu’à l’époux ou à l’épouse ». Il évoque aussi un « adultère intérieur au plan spirituel » résultant d’une intimité inappropriée, d’ordre spirituel, avec un accompagnateur ou directeur spirituel, qui pourrait mener à « une réelle intrusion indue dans leur intimité d’époux » (p. 92). Et il recommande de « préférer un accompagnement spirituel commun des époux plutôt qu’un accompagnement individuel » (p. 93).

Nulle part, dans l’enseignement de Jean-Paul II, on ne trouve une telle interprétation de « l’adultère dans le cœur » et nulle part on n’y trouve une telle recommandation sur la direction spirituelle. On suppose qu’Yves Semen veut évoquer tout simplement la possibilité d’un certain désordre dans la charité.

La direction spirituelle

En tout état de cause, on ne voit pas très bien comment le fait que l’accompagnement spirituel soit commun pourrait prévenir un « adultère du cœur », tel que compris par l’auteur.

Le choix d’un directeur spirituel est on ne peut plus personnel et ne doit jamais être imposé. A fortiori, si les conjoints vivent une spiritualité différente (au sens où nous l’entendons plus haut), les choix d’accompagnateurs spirituels auront tendance à diverger spontanément.

Du point de vue du prêtre, il est plus difficile de maintenir vis-à-vis d’une personne toute la réserve et toute la discrétion qu’exige la direction spirituelle s’il reçoit en même temps les confidences du conjoint. Le danger d’intrusion, pour reprendre le mot d’Yves Semen, est plus grand.

En tout cas, le prêtre se gardera de transformer la direction spirituelle en une sorte de dirigisme des âmes et d’intromission dans ce qui relève de la décision personnelle ou de la seule responsabilité des époux. Il évitera aussi de jouer le rôle de consultant conjugal, ou celui de médiateur, à l’occasion de possibles conflits. Sa tâche est d’orienter les âmes, de former les consciences, d’apprendre à aimer et donc de promouvoir les attitudes spirituelles et morales qui favorisent l’harmonie conjugale.

Sur ce point, l’exemple de Jean-Paul II est limpide. Voici un témoignage rapporté par Georges Weigel : « A cette ouverture d’esprit et cette attitude apparemment illimitée à écouter s’ajoutait un profond respect de la liberté d’autrui. Le docteur Rybicki se souvient : “Bien que je lui aie parlé des heures et des heures, je ne l’ai jamais entendu dire : ‛Je vous conseille de…’. Il faisait la lumière sur un problème, mais ensuite il précisait toujours : ‛C’est à vous de décider’ ” » (Jean-Paul II. Témoin de l’espérance, JC Lattès, 1999, p. 138).

A ce propos, la vision de saint Josémaria, qui a accompagné d’innombrables personnes, est aussi éclairante : « La direction spirituelle n'a pas pour tâche de fabriquer des créatures dépourvues de jugement propre et qui se limitent à exécuter matériellement ce qu'un autre leur dit ; au contraire, la direction spirituelle doit tendre à former des personnes au jugement sain. Et le jugement suppose de la maturité, des convictions fermes, une connaissance suffisante de la doctrine, un esprit plein de délicatesse, l'éducation de la volonté » (Entretiens avec Mgr Escrivá, De Boog, 1987, n. 93).

Humanae Vitae

La doctrine de l’encyclique de Paul VI est abordée très brièvement. A la p. 176, Yves Semen écrit que, contrairement aux religieux, qui sont appelés à la continence parfaite, « les époux, s’ils veulent vivre vraiment dans le respect du corps de l’autre, sont tenus par l’exigence de la continence périodique ». Celle-ci se justifie « dans la mesure où les époux estiment en toute conscience et liberté que, dans leur situation actuelle, il n’est pas souhaitable pour eux et leur famille de donner la vie ».

C’est inexact ou, du moins, très imprécis, sur deux points : d’une part, selon la doctrine de l’Eglise, les époux sont tenus par les exigences de la paternité responsable, dont la continence périodique n’est qu’une des deux modalités, l’autre s’exerçant « par la détermination réfléchie et généreuse de faire grandir une famille nombreuse » ; d’autre part, le recours à la continence périodique ne se justifie que pour de « graves motifs ». Les passages cités ici sont tirés du n. 10 de Humanae Vitae.

Dans l’audience du 23-5-84, Jean-Paul II parle de son exposé sur Humanae Vitae comme du « couronnement de toutes mes explications antérieures ». Dans sa toute dernière audience consacrée à la théologie du corps, le 28-11-84, Jean-Paul II affirme : « En un certain sens, on peut même dire que toutes les réflexions qui traitent de “la rédemption du corps et du caractère sacramentel du mariage” semblent constituer un ample commentaire de la doctrine contenue précisément dans l’encyclique Humanae Vitae ». Il est donc dommage que le livre d’Yves Semen traite cette question de façon sommaire et peu rigoureuse.

 

Stéphane Seminckx est prêtre, docteur en médecine et en théologie. Cet article a fait l'objet d'un ajout le 28-6-17.